Développement moteur
Modalités du développement moteur
Les étapes, votre bébé va les parcourir à son rythme propre ; il me paraît inutile de chercher dans les livres de calendrier de ces acquisitions, certains bébés s'assoient dès l'âge de cinq-six mois et sont si à l'aise dans cette position qu'ils attendent plusieurs mois avant de ramper et ne se mettent debout seuls qu'à l'âge de treize à quatorze mois. Certains sont encore à se rouler à plat ventre à sept-huit mois et ont du mal à rester assis sans soutien plus de quelques instants et en l'espace de deux à trois mois les voilà qui brûlent les étapes et avant leur premier anniversaire ils trottinent dans la maison. D'autres ont une progression régulière et passent par toutes les positions transitoires avant d'accéder à la marche.
Le développement moteur se fait par bonds et arrêts et il peut arriver qu'il y ait des régressions, c'est à dire un retour à une position antérieure. Pour une raison ou une autre, changement de cadre de vie, petite indisposition passagère par exemple, un bébé bien planté sur ses petites jambes et qui commence à faire ses premiers pas, revient à la marche à quatre pattes.
Certains parents se font beaucoup de soucis et souvent inutilement comme si la valeur des parents se mesurait à la précocité de leurs enfants. Une des raisons qui gâche le plaisir et la fierté légitime des parents, c'est la comparaison incessante qu'ils font avec les enfants des voisins et des amis comme si leur amour propre était en jeu d'autant que les comparaisons se font toujours sur des secteurs limités et partiels. Tel père peut se sentir un peu vexé que le fils du collègue marche déjà alors que le sien est encore à se traîner, pourtant, nul doute que le temps que l'autre bébé a consacré à l'apprentissage de la marche, le sien l'a utilisé à une autre activité, il a peut-être acquis une dextérité à la manipulation des objets, par exemple, activité que l'autre enfant aura quand même à devoir maîtriser plus tard.
A ce sujet une question a préoccupé les chercheurs et elle a fait couler beaucoup d'encre : le développement moteur est-il déterminé essentiellement par les gènes et la maturation du système nerveux ou par l'environnement et les possibilités d'exercice qu'il offre.
Les données scientifiques actuelles montrent que l'équipement génétique a son importance d'où l'intérêt primordial de la surveillance de la grossesse et d'un accouchement médicalement assisté pour prévenir un certain nombre de complications qui peuvent surgir à la naissance et provoquer les lésions cérébrales. Mais on sait également que l'environnement humain est indispensable pour que l'équipement génétique de l'enfant soit utilisé.
Cette question théorique de l'importance comparée de l'inné et de l'acquis, de la maturation et de l'apprentissage a tout de même une importance pratique. En effet si tout est déterminé par les gènes et par la maturation de ce qui existait à la naissance le rôle des parents et de l'entourage en général se bornerait à élever comme on élève un chaton par exemple, veiller à sa nourriture et à sa propreté et on n'aurait aucune possibilité d'intervenir en cas de difficultés ou de déficiences.
Si par contre l'environnement joue un rôle non négligeable, des possibilités existeraient pour permettre un développement psychomoteur harmonieux, corriger des déficiences et limiter des handicaps ;
Ainsi posée cette question devient intéressante, et n'est pas seulement une querelle d'écoles psychologiques.
Qu'en est-il donc au juste ?
Il est indéniable que la maturation intervient dans le développement de l'enfant. Ainsi par exemple en est-il d'un progrès important celui de l'utilisation de la pince c'est à dire la capacité que nous avons de saisir un objet entre le pouce et l'index et qui intervient beaucoup dans l'habileté manuelle (ce qui a permis un bond fantastique dans le développement de l'humanité). Cette acquisition, l'enfant ne l'a pas à la naissance. Vous aurez beau passer des heures à vouloir faire prendre une bille à votre bébé de trois mois, il ne le pourra pas car pour cela il faut une certaine maturation neurologique. En partant de ces constatations on a conclu que le développement moteur était dû uniquement à la maturation du système nerveux.
Bien mieux cette idée a été renforcée par des expériences et des études qui l'ont ancrée comme une donnée scientifique irréfutable.
Heureusement la science avance grâce à des chercheurs qui continuent à s'interroger et à remettre en question les vérités déjà établies, ce qui permet des découvertes nouvelles et ainsi va le progrès.
Ainsi des études classiques ont pu être critiquées pour leur manque de rigueur et du coup leurs conclusions apparaissent-elles peu convaincantes. Il en est de l'étude faite par des chercheurs américains en Arizona sur deux groupes d'enfants, d'une tribu indienne, les Hopis. Dans cette tribu certains élevaient leurs enfants selon l'usage traditionnel qui imposait d'attacher l'enfant à un berceau rigide où il restait une bonne partie de la journée et toute la nuit et ceci pendant les neuf premiers mois de sa vie, une seconde gestation en quelque sorte. C'est le premier groupe d'étude, le deuxième étant constitué par les enfants des Hopis qui ne respectaient pas cette tradition et qui passaient donc la plus grande partie de leur temps non attachés.
Les enfants du premier groupe ont commencé à marcher au même âge que ceux du deuxième groupe, alors qu'il n'avaient pas eu les possibilités de bouger les bras et les jambes, de redresser leur buste et de soulever leur corps. On a donc conclu que la marche était un comportement déterminé essentiellement par la maturation. Mais ces conclusions ont été jugé hâtives et critiquées en soulignant que l'usage de la contention (des liens) s'arrêtait à neuf mois et que la plupart des enfants ne marchent pas avant douze mois et beaucoup entre quatorze et quinze mois, ce qui donne aux enfants Hopis élevés traditionnellement suffisamment d'occasions de s'exercer à la marche.
D'autres expériences, telles celle du psychologue Arnold Gesell ont été aussi remises en question dans leurs conclusions jugées trop hâtives. Gesell avait choisi pour son expérience, des jumelles identiques, pour éliminer les différences innées, puisqu'elles possédaient toutes deux le même matériel génétique et donc le rythme de leur maturation, déterminé par les gènes, était le même. Pendant plusieurs mois, il va agir sur le facteur environnement de l'une d'entre elles et va ensuite comparer les performances motrices des deux fillettes. Les différences, si elles apparaissent seront dûtes au seul facteur différent, l'environnement. On pourra donc savoir si oui ou non l'exercice et l'apprentissage interviennent dans le développement ou si tout est affaire de maturation génétique.
Il entraînera seulement une des deux jumelles à certaines activités motrices : grimper les escaliers, manipuler et empiler des cubes. Au test de contrôle, la jumelle non entraînée réussit l'épreuve de la même façon que sa soeur. Gesell en conclut que le seul degré de maturation intervenait dans le développement psycho-moteur.
Cependant si on examine de plus près le protocole de cette expérience, on s'aperçoit qu'elle manque de rigueur sur deux point essentiels.
- L'apprentissage lui-même est caractérisé par sa passivité. Il n'a donc pas vraiment une valeur de réel exercice actif de la part de l'enfant.
- L'absence de contrôle des exercices de l'autre jumelle parce qu'il va de soi que l'autre jumelle n'a pas été entravée dans son entraînement spontané et qu'elle a pu s'exercer librement, sans être guidée, à ramper, se hisser, grimper, sauter, etc. Il en est de même pour les autres activités comme l'empilement des cubes ; la jumelle non entraînée avait tout de même toute possibilité de manipuler des objets.
Ainsi donc si ces expériences ont confirmé le rôle de la maturation, elles n'ont apporté aucune réponse quant au rôle joué par l'autre acteur, l'environnement et ses possibilités d'exercice et d'apprentissage qu'il offre. D'autre expériences appropriées qu'il n'est pas utile de rapporter ont montré clairement que les occasions d'exercice influencent grandement le rythme du développement moteur. J'ai assisté et observé personnellement mon petit-fils apprenant à monter et descendre les marches de l'escalier. Quand il arriva chez moi, il avait huit mois et demi. La présence d'un escalier intérieur dans la maison créait un problème de surveillance assez contraignant. Il fallait ou bien installer des barrières au bas et au haut de l'escalier et veiller constamment à ce qu'elles restent en place ou bien lui apprendre à grimper l'escalier. Pour préserver la liberté de circulation de l'enfant, nous avons opté pour la deuxième solution, et l'avons laissé s'entraîner sous surveillance. Il y eut quelques frayeurs, quelques chutes sans gravité dans la descente mais à neuf mois il avait acquis la maîtrise de l'escalier et élargissait ainsi son espace d'exploration en toute sécurité, ce que d'autres enfants du même âge et même plus âgés ne réussissaient pas, n'ayant pas été confrontés à ce type d'apprentissage.
C'est d'ailleurs la découverte de l'importance de l'environnement dans le développement psycho-moteur de l'enfant qui est à la base de toutes les rééducations des enfants handicapés.
Le succès de ces rééducations précoces est un argument supplémentaire qui plaide en faveur du rôle de l'environnement.
Il en est ainsi des résultats d'une recherche réalisée à l'Institut du Développement de l'Enfant, de l'université du Minnesota, portant sur des enfants atteints du syndrome de Down. Cette maladie est due à une anomalie génétique (un chromosome supplémentaire). Les enfants qui sont porteurs de cette anomalie chromosomique, accusent un retard de développement de telle sorte que chaque activité motrice (tenue de la tête, station assise, station debout etc.) met deux fois plus de temps à apparaître que chez un enfant normal. Ainsi à l'âge où fut entreprise cette recherche, ces enfants de deux ans avaient globalement les performances d'enfants de un an. Soumis à un exercice intensif pendant dix-huit mois, ils réussirent à combler peu à peu leur retard et présenter à trois ans et demi les mêmes aptitudes motrices et manipulatoires que les enfants normaux de leur âge.
Pourtant on avait longtemps admis que l'arriération mentale de ces enfants était inévitable. De toute la documentation que j'ai potassé, il ressort en définitif que si on ne sait pas encore aujourd'hui quelles sont les limites des progrès d'une rééducation judicieuse, on sait tout de même que les améliorations sont indéniables et parfois même spectaculaires et donc que l'environnement joue un rôle important dans le développement psycho-moteur. L'attitude de passivité fataliste devant des troubles de développement d'un enfant n'est pas justifiée.
Si j'ai quelque peu insisté sur cette question qui vous parait peut-être trop spécialisée, trop théorique, c'est pour montrer que mis dans un cadre stimulant le bébé révèle des capacités extraordinaires et qu'un environnement approprié peut alléger le fardeau d'un handicap inné ou acquis.
L'essentiel, pour nous parents est d'être à l'écoute des besoins et des désirs du bébé. Observer un tout petit de quatorze-quinze mois s'exercer à se hisser sur un fauteuil ou une table ou bien à sauter une marche est riche d'enseignements. Vous découvrez que l'enfant aime se mettre à l'épreuve, qu'il est capable de patience et de concentration pour la réalisation du but qu'il s'est fixé et qu'il se décourage beaucoup moins vite qu'un adulte devant difficultés et échecs. Le bébé va répéter inlassablement la même activité jusqu'à la réussite et la joie qui apparaît dans son regard et son sourire montre à l'évidence le plaisir qui sanctionne ses efforts. Ce que vous découvrirez aussi, c'est que le bébé est beaucoup plus prudent qu'on ne le croit habituellement.
Quand il descend d'une chaise ou d'une table il s'y agrippe solidement et ne lâchera pas prise avant de sentir sous ses pieds la terre ferme, sinon il va remonter et tenter une autre manoeuvre pour aborder la descente et en général il finira par réussir. S'il se trouve vraiment en difficulté il appellera à l'aide. A cet âge l'enfant n'est pas un casse-cou parce qu'il ne se mesure qu'avec lui même. Ce n'est que beaucoup plus tard, à six ou sept ans que les enfants se mesurent avec les autres dans un esprit de compétition qui peut les entraîner à outre-passer leurs propres capacités dans un besoin de se faire valoir.
Notre bébé, lui, n'a pas ce souci et ne prend que des risques calculés en quelque sorte, en fonction de ses possibilités.
Les appréhensions, la peur viennent surtout des parents qui limitent ainsi les possibilités d'exercice de l'enfant pour calmer leur propre angoisse.
Je crois que les parents doivent faire l'effort d'assumer leur propre anxiété et d'accepter les risques calculés que prend l'enfant pour apprendre à se mesurer, à se contrôler et à maîtriser le monde environnant, la conquête de son autonomie est à ce prix. Vous devez non pas réfréner ce besoin d'autonomie mais au contraire le favoriser pour permettre que naisse chez l'enfant la confiance en soi, gage et condition nécessaire de toutes ses réalisations futures.
Le bébé se lance des défis mais ils sont à sa mesure. Ses entreprises sont le résultat d'un équilibre entre les possibilités offertes par l'entourage et son tempérament naturel. Il y a des bébés actifs, nerveux, hypersthéniques, d'autres plus calmes, nonchalants. L'éducation acceptable est un subtil dosage, c'est offrir à l'enfant un milieu riche et stimulant où il pourra puiser en fonction de ses besoins, c'est éviter tout excès, tout gavage mais veiller aussi à ne pas sous-estimer les capacités de l'enfant et à ne pas l'inscrire d'emblée dans une catégorie c'est un rêveur, c'est un bandit, c'est un casse-cou etc. Toutes ces étiquettes si elles correspondent un peu au tempérament de l'enfant, sont aussi dictées par les désirs et attentes des parents et finissent par renforcer un seul pôle de comportement en inhibant d'autres possibilités d'expression. Or la richesse naît des différences et de la diversité.
Les parents me diront, mais c'est son caractère qui est comme ça, ce n'est pas nous ! Certes il y a un peu de cela mais si le naturel revient au galop comme dit le proverbe, est-ce une raison de le laisser aller bride abattue ?
Un bébé hyperactif, nerveux a besoin qu'on l'aide à se pondérer et il vous appartient de trouver comment capter son attention par des jeux avec les parties de son corps, des comptines, des manipulations d'objets à empiler, à encastrer, bref lui faire découvrir le plaisir de l'observation, de la concentration... De même un bébé calme, trop apathique a aussi besoin d'être stimulé dans le sens de l'activité et ne pas le laisser des heures devant la télé sous prétexte qu'il aime ça. Les pères, parce qu'ils se sentent souvent plus à l'aise dans ce rôle sont de bons stimulateurs de l'activité physique de l'enfant.
La richesse d'un milieu c'est donc tout ce que vous, parents, pouvez offrir à votre bébé pour satisfaire ses besoins de développement moteur et physique.
Je vais me permettre une comparaison un peu simpliste, mais qui peut nous aider à mieux comprendre cette notion de besoins de développement et je prendrai l'exemple de la ménagère qui fait son marché. Elle doit remplir son panier et pour cela choisir en fonction des besoins de sa famille, de leurs goûts, de la nécessité de varier les menus mais aussi en fonction de son porte-monnaie, elle passera à côté des fraises, aux prix inaccessible et ce n'est que dans quelques mois qu'elle pourra s'y attarder et négocier le sacrifice à consentir pour un moment de plaisir des enfants. La ménagère ne peut satisfaire les besoins de sa famille que si le marché est suffisamment fourni en marchandises variées et à la portée de toutes les bourses.
Il en va ainsi de l'enfant qui a besoin de possibilités multiples et variées pour pouvoir choisir en fonction de ses capacités du moment, du nécessaire équilibre du menu et il est conseillé également de lui offrir de temps en temps des stimulations qui apparaissent au dessus de son niveau, lui donner la possibilité d'essayer. S'il ne réussit pas il ne faudra pas insister pour ne pas créer des situations d'échecs répétitifs et massifs. En effet un enfant exposé à des situations-problèmes, soumis à un excès d'exercices finit par se soustraire à toute situation-problème. Cette attitude se rencontre rarement dans l'éducation du tout petit mais est par contre fréquente vis à vis de l'enfant plus grand. En effet, sous prétexte que tout se jouerait avant six ans on soumet dans les jardins d'enfants des petits de trois quatre ans à un apprentissage scolaire qui ressemble à du gavage et qui risque de développer une anorexie intellectuelle, une sorte d'indigestion.
Pour la période qui nous intéresse dans ce livre, la première enfance, la comparaison avec le marché de la ménagère est à l'avantage du bébé. En effet, ce qui est réconfortant c'est que ses parents ont tout ce qu'il faut pour satisfaire ses besoins de développement psycho-moteur. Pour cela, pas besoin d'un salaire élevé, pas besoin d'être diplômée, il suffit de connaître les besoins de l'enfant en fonction de son âge. Nous en avons parlé pour les premiers mois de la vie de bébé et nous allons de nouveau en parler maintenant que votre bébé a grandi.
80-90